Si comme moi, vous avez passé une grande partie de votre enfance entre la chute du mur de Berlin et celle des tours du World Trade Center, vous avez certainement vécu la fulgurante arrivée sur les écrans de télévision des dessins animés américains dirigés vers un public plus adulte. South Park, Les Simpson, Futurama et bien d’autres.
Dans ces autres, je voudrais vous parler de celle qui encapsule le mieux la vision cynique de l’adolescence de la génération Y. La critique du conformisme, la fin du rêve grunge, le miroir concave qui brûle le vernis hypocrite d’une société néolibérale en déclin : Daria.
Synopsys
Daria est une adolescente de 17 ans qui étudie au lycée de Lawndale High. Elle affronte avec sa perspicacité cynique la bêtise de ses camarades et l’indifférence de ses professeurs, dans une Amérique post-reaganienne où les rêves de prospérité font place à la désillusion pour une génération Y désabusée.
Informations techniques
- Type de série : Série d’animation
- Titre original : Daria
- Genre : satire, tranche de vie
- Auteurs : Susie Lewis Lynn, Glenn Eichler
- Pays d’origine : États-Unis
- Chaîne d’origine : MTV
- Nombre de saisons : 5
- Nombre d’épisodes : 65 + deux longs métrages
- Durée : 22 minutes
- Diffusion original : 3 mars 1997 – 21 janvier 2002
L’histoire en quelques mots
La série s’ouvre sur l’arrivée de la famille Morgendorffer dans la ville de Lawndale. Jake Morgendorffer est consultant et sa femme, Helen, avocate. Parents aimants mais déconnectés, ils n’arrivent pas à appréhender les défis que découvrent leurs filles Daria et Quinn dans leur nouveau lycée de Lawndale High.
Quinn étant de nature superficielle s’intègre facilement dans son nouvel environnement. Elle intègre le club de mode, un groupe de soi-disant amies dédiant leur temps à la mode et à leur apparence. De plus, Quinn entretient un groupe d’admirateurs, les 3 Js ( Jamey, Jeffy et Joey), dont elle dispose à sa guise, mais qui ne la voient que pour le symbole de statut social qu’elle représente. Mais au cours de sa scolarité, elle découvre que les apparences ne font pas tout et se rapproche plus de sa sœur, dont elle finit par admirer l’intelligence.
Daria, pour sa part, préfère garder ses distances avec ses nouveaux camarades.
Lors d’un cours sur la confiance en soi qu’elle se voit obligée de suivre à la suite d’une entrevue avec la psychologue scolaire, elle fait la connaissance Jane Lane, une adolescente gothique passionnée par les arts plastiques. Les deux jeunes femmes partagent une vision cynique du monde et du système scolaire.
Cependant, Jane est plus aventureuse dans ses interactions sociale, entraînant Daria aux concerts de Mystik Spiral (le groupe grunge de Trent, le frère de Jane), se lançant dans la course à pied jusqu’à rejoindre l’équipe de sport du lycée et participant aux sélections pour intégrer les pom-pom girls. Cette amitié va permettre à Daria de remettre en cause ses propres convictions et adoucir quelque peu le regard acerbe qu’elle porte sur la société qui l’entoure.
Personnages
La Famille Morgendorffer
Daria
Héroïne éponyme de la série, Daria est une adolescente de 17 ans, intelligente et cynique. Elle évite le contact avec les autres étudiants car elle ne les estime pas. Véritable misanthrope, elle se réfugie dans la lecture et l’écriture. Elle abhorre le style de vie de ses parents, qu’elle considère complaisants de la médiocrité générale.
Quinn
Soeur cadette de Daria. Fashionista, populaire et superficielle, Quinn n’a aucun problème pour s’intégrer dans la société de consommation. Constamment en conflit avec son aînée, elle fait cependant parfois preuve de plus d’esprit que ses amies du club de la mode.
Jake Morgendorffer
Employé de bureau moyen, père inapte et déconnecté, Jack vit mal le succès de sa femme et garde un traumatisme de son éducation stricte. Plein de bonnes intentions, il échoue cependant à comprendre ses filles, et Daria en particulier. Il est l’archétype du baby-boomer américain. Né après la seconde guerre mondiale, mais trop jeune pour avoir connu le conflit du Viêt-Nam, il représente cette génération éduquée dans la glorification des vétérans mais raillé pour sa supposée faiblesse.
Helen Morgendorffer
Véritable power woman des années 90, Hellen ne se repose jamais, entre son emploi qui ne s’arrête jamais, ses filles qui se chamaillent, son mari incompétant et sa famille dysfonctionnelle. Mais malgré son emploi du temps impossible, elle montre un soutien indéfectible à ses filles, n’en ayant elle-même jamais reçu de sa propre mère.
Les élèves de Lawndale High
Jane Lane
Fille d’artistes et artiste elle-même, Jane est une adolescente gothique, sarcastique mais moins cynique que Daria. Sa nature curieuse et son humour plus désinvolte que sa complice font d’elle le catalyseur des aventures du binôme. C’est à travers elle que Daria rencontre d’abord Trent, puis Tom, pour vivre ses premiers émois, déceptions et conflits émotionnels.
Brittany Taylor
Pompom girl enjouée et optimiste. D’apparence décérébrée, elle est parfois capable de fulgurances. Mais sa seule priorité reste sa relation à Kévin, avec qui elle se voit déjà mariée, fondant une famille heureuse et nombreuse.
Kévin Thompson
Quarterback de l’équipe de football, l’exemple parfait de la tête de lard. Stupide, mysogine et egocentrique, Kévin se voit comme la star du lycée. Brittany est pour lui un accessoire et ses coéquipiers des faire-valoir. Mais tous ces mauvais côtés ne sont pas le résultat de malice, uniquement de son incroyable stupidité.
Jodie Landon
Brillante étudiante afro-américaine. Poussée par ses parents militants, elle se doit de participer à toutes les activités parascolaires, allant du club de débats à la présidence du conseil des élèves.
Michael Jordan MacKenzie
Joueur de l’équipe de football et meilleur ami de Kévin, “Mack” est pourtant le seul étudiant masculin faisant preuve d’intelligence. Il est également le petit ami de Jodie.
Sandi, Stacy, Tiffany
Le club de la mode. Ces trois lycéennes superficielles adoptent Quinn dès le premier épisode. Sandi, la présidente, utilise volontiers sa position pour humilier ses camarades. En particulier Quinn et Stacy, dont elle jalouse le physique.
Les professeurs
Angela Li
Proviseur tyrannique de Lawndale High, elle gère l’école comme une entreprise. Tous les moyens sont bons pour économiser ou gagner de l’argent sur le dos des professeurs et des élèves.
Timothy O’Neil
Professeur de littérature. Émotif et effacé, Monsieur O’Neil est un grand fan des textes de Daria. Il est cependant incapable de s’imposer face à la proviseur ou ses autres collègues lorsqu’il s’agit de défendre ses positions.
Anthony DeMartino
Vétéran du Viêt-Nam devenu professeur d’histoire, M.DeMartino est colérique, cynique et sadique. Il adore torturer ses élèves les plus incultes avec des questions difficiles. Il se plaint constamment de son salaire misérable, de la déliquescence de la société et de la passivité des institutions.
Autres personnages
Trent Lane
Frère aîné de Jane, Trent est un guitariste dans un groupe grunge nommé Mystik Spiral. Sans véritable ambition et refusant la valeur de société néolibérale, Trent passe ses journées à dormir. Si Daria développe des sentiments pour lui dès leur première rencontre, ces derniers ne sont pas réciproques et s’estompent au fur et à mesure des épisodes.
Thomas “Tom” Sloan Jr.
Étudiant en prépa, Tom est un fils de notable qui se rebelle contre ses parents, ce qui le rapproche des deux protagonistes féminines. S’il est d’abord en couple avec Jane, il finira par quitter cette dernière pour Daria au terme de la saison 4.
Analyse
Forme
Le personnage de Daria est apparu pour la première fois dans la série animée, Beavis et Butt-Head, diffusée sur MTV de 1993 à 1997. Elle y apparaît comme une camarade de classe des deux anti-héros, qui la dénigrent pour son intelligence.
La série Daria est donc une suite indirecte de Beavis et Butt-Head et reprend largement la même critique de la société, bien que sous un autre angle.
Diffusée de mars 1997 à juin 2001, composée de 5 saisons de 13 épisodes chacunes, la série comprend également 2 téléfilms. Le premier établissant la transition entre les saisons 4 et 5, le second servant d’épilogue pour clôre la série.
L’animation est simple et la première saison montre un certain manque de moyens. On constate de nombreux recyclage de scènes et les personnages ne changent que rarement de vêtements. Mais au fil de la série et du succès, les moyens alloués sont multipliés et on remarque une forte amélioration. Le style minimaliste permet cependant au créateur de réaliser des vignettes courtes, diffusées avant les épisodes, dans lesquelles Daria et Jane ont généralement un dialogue. Dans ces vignettes destinées à briser le quatrième mur, uniquement leurs visages sont animés, les corps sont fixes et les tenues hors de contexte avec leur personnages habituels.
La musique joue également un rôle essentiel dans la série, celle-ci se déroulant dans une époque charnière, à la fin de l’ère grunge et au début de la vague néo-punk.
Parfois intra diégétique, la musique est quasi omniprésente dès le générique. Elle souligne les événements et les émotions des personnages, la plupart du temps par des accords mineurs caractérisant la frustration et le dépit.
La présence de Trent et son groupe permet de juxtaposer les thèmes de la musique grunge et la société dans laquelle évoluent les personnages. Trent écrit des textes engagés contre le système capitaliste alors qu’il vit gratuitement chez ses parents petit-bourgeois dans une banlieue paisible. Son rêve de succès contredit sa posture rebelle, faisant de lui une antithèse de Kurt Cobain, célèbre chanteur du groupe grunge Nirvana, décédé en 1994.
Cobain était un homme talentueux et travailleur, venu de la pauvreté et refusant le star-système, ne voulant pas devenir une marchandise.
Trent à l’inverse, vient d’une vie confortable, considère sa fainéantise comme un acte de rébellion et désire la vie de star pour les avantages qu’elle pourrait lui offrir.
Cette comparaison souligne un peu plus le thème récurrent de la série, la vacuité des principes moraux dans une société superficielle.
Le fond
Si les deux premières saisons ne voient pas beaucoup de développement des personnages, à partir de la troisième, on voit de plus en plus les dilemmes prendre de l’ampleur et Daria avoir des difficultés à garder le cap de sa boussole morale.
La série prend le contrepied des films ou séries pour adolescents de l’époque, reprenant les clichés éculés des rites de passage considérés obligatoires. Bal de promotion, premier émois, peur du jugement et du rejet, Daria nous donne son point de vue sardonique tout en restant vulnérable à la pression violente qu’exerce le regard de la société sur sa génération. Si elle est fière de se sentir supérieure et détachée, elle souffre en son fort intérieur de
Médiocrité et contre culture
Daria arrive dans son nouveau lycée avec des a priori sur ses camarades de classe, qui sont, au début de la série, largement confirmés. Tous sont, à divers niveaux, superficiels et égocentriques. La seule personne avec qui Daria peut partager ses sentiments est Jane Lane, qui devient sa meilleure amie. Les deux adolescentes sont considérées comme asociales, alors qu’elles sont parfaitement intégrées dans leur contre-culture en dehors de l’école, notamment lors des concerts de Mystik Spiral.
Mais au fil des épisodes et des saisons, Daria découvre que le rejet permanent et le mépris parfois injustifié dont elle fait preuve ne lui procurent pas la satisfaction espérée. L’exemple le plus criant est la relation amoureuse qu’elle développe avec Tom à partir de la saison 4. Si au début de la série Daria juge les amourettes de lycée comme des futilités et développe une attirance pour Trent, plus âgé et donnant l’impression d’avoir le contrôle sur son environnement, elle réalise peu à peu que ce dernier est finalement pris au piège de son propre détachement, incapable de tenir ses promesses ou ses engagements pour peu que cela nécessité de se lever avant midi. Finalement, Trent l’artiste grunge est plus égoïste que Brittany la pompon girl écervelée, qui malgré sa bêtise et l’importance qu’elle apporte à son physique, se montre empathique et aidante lorsque ses camarades en ont besoin.
Les limites du cynisme
La série se conclut sur la fin de scolarité de Daria à Lawndale High. Elle se voit imposer de tenir le discours de clôture de remise des diplômes, alors qu’elle doit également gérer sa rupture avec Tom et le choix de sa future université.
Si les deux amies sont toujours à contrepied du système, leur vue sur l’avenir s’est pourtant adoucie. La perspective de quitter le confort d’un milieu subi mais connu pour une nouvelle aventure choisie mais énigmatique les fait avoir des réminiscences sur cette période charnière qu’est l’adolescence. Malgré les sentiments violents d’injustice, de colère et de tristesse, tout cela n’est finalement que peu de choses face à aux possibilités qui les attendent au-delà des murs du lycée. Elles qui avaient toujours disposé du statut de surdouées se voient enfin comparées à des paires aux capacités similaires, les mettant pour la première fois face à un véritable défi, provoquant le doute et la remise en question.
Mais ce qui aurait pu au début de la série se muter en défi insurmontable devient une perspective de découverte et de dépassement pour les deux protagonistes.
Plus réfléchies, plus matures, elles relativisent l’importance des petits drames du quotidien lycéens face aux véritables épreuves qui les attendent.
L’évolution des héroïnes de la série peut se résumer en deux phrases exprimées par Daria. L’une venant du premier épisode lors d’un repas familial.
“I don’t have low self-esteem, I have low esteem for everyone else.”
(Je ne me sous-estime pas, j’ai juste peu d’estime pour tous les autres.)
La seconde lors du discours de remise de diplôme dans le dernier épisode:
“Given the unalterable fact that high school sucks, I’d like to add that if you are lucky enough to have a good friend and a family that cares, it doesn’t have to suck quite as much.”
(Étant donné le fait inaltérable que le lycée est nul, j’aimerais ajouter que si vous avez la chance d’avoir un bon ami et une famille qui se soucie de vous, cela ne doit pas être aussi nul.)
Daria reconnaît les mérites de l’amitié, l’importance d’une famille aimante malgré ses problèmes. Implicitement, elle conclut une trêve avec la société médiocre qu’elle a tant combattue. Non pas qu’elle s’avoue vaincue, mais plutôt qu’elle accepte une cohabitation pacifique.
Avis de la Rédac'
Schux : Si je n’ai découvert Daria qu’après la fin de la série, je me suis très vite senti interpellé par les sujets qu’elle aborde. Bien que les personnages principaux soient des femmes et moi un homme, je n’ai eu aucun mal à m’identifier à elles.
L’écueil que peut représenter l’adolescence pour les individus au caractère plus effacé peut très vite se muer en marginalisation. Comme Daria et Jane, j’écoutais du grunge, j’écrivais des poèmes tristes et je critiquais la société de consommation. Mais comme elles, j’ai dû me rendre à l’évidence que le rejet et le dédain ne menaient pas au bonheur de la solitude choisie, mais plutôt à la tristesse de l’isolation subie. Trouver sa place n’est pas facile, et les épreuves sont plus nombreuses pour certains que pour d’autres. Le découragement et la résignation nous éloignent parfois même de ceux qui nous aiment tel que nous sommes, sans même que nous nous en rendions compte. C’est pourquoi je recommande à tous et toutes, de méditer quelques instant les sages paroles de Daria, lorsqu’elle s’adresse une dernière fois au public à l’occasion de la cérémonie des diplômes:
“There’s no aspect, no facet, no moment of life that can’t be improved with pizza.”
(Il n’y a pas d’aspect ou de facette de la vie qui ne puisse être amélioré par de la pizza)
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